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Citizen Bartoldi

Blog d'une citoyenne qui rêve d'une société solidaire et égalitaire mais qui voit ce rêve s'éloigner chaque jour un peu plus

Le bore-out ou le faux rêve d’être payé à rien faire

Publié le 21 Janvier 2020 par Nina in le travail, le travail est une humiliation, l'absurdité du travail, bore-out

 

Je casse le suspense dès le titre, bim. Mais c’est bien l’angle d’attaque que j’ai choisi pour vous parler du bore-out que je subis depuis mi-septembre. Oui, je dis subir car je vous jure que d’aller au bureau tous les jours (soit deux heures perdus dans les transports quand tout va bien) pour se rendre compte qu’on n’a rien à y faire, c’est d’une violence psychologique qu’on ne soupçonne pas.

La violence psychologique du bore-out

J’ai globalement un souci avec le monde du travail actuel, je pense que ça suppure bien à travers les lignes de mes différents articles sur le sujet. J’ai eu tellement de chefs toxiques que je pourrais en écrire un roman (j’y pense). J’ai perdu mon emploi de façon assez peu juste, j’ai cumulé les médailles en chocolat mais à l’heure de distribuer le pactole, je n’avais qu’une petite pièce. La plupart de mes amis ont connu des licenciements, parfois pour des raisons économiques. On est souvent au fond du trou, dégoûtés, en proie à des crises existentielles. Je suis nul.le, je ne performe pas au boulot, que va-t-on faire de moi ? Tout ça parce qu’on ne réussit pas comme on devrait, comme on nous le vend. Le travail, c’est une putain de machine à broyer. 

Machine à râper

Et puis quelle inutilité. Je me tue à la tâche pour quoi ? Pour saturer vos espaces de messages publicitaires qui ne vous intéressent pas neuf fois sur dix. Pour pas mal d’entre nous, “gagner sa vie” signifie surtout être une nuisance pour nos concitoyens qui n’avaient rien demandé. Je vous conseille l’excellent Boulots de merde ! de Julien Brygo et Olivier Cyran qui traite de l’utilité et de la nuisance des métiers. Je vous cache pas que ça donne un peu envie de tout bazarder par moment tellement notre société est absurde. Bref, mon métier est inutile et nuisible mais j’avais accepté le contrat tacite “tu viens, tu en chies pendant des heures en t’imposant des dramas absurdes et on te donne de l’argent”. 

Boulots de merde de Julien Brygo et Olivier Cyran

Sauf que le bore-out est une rupture de ce contrat tacite. “Tu viens et tu es payée à t’emmerder”. Je… pardon ? En fait, j’ai cru naïvement hacker le truc. Il y a un an ou deux, j’ai lu le fameux Bullshit jobs de David Graeber. Qui est très différent de Boulots de merde ! susnommé puisque lui se penche sur les jobs vides de sens où tu es payé à rien foutre ou à peu près. Un cas qui me parle aujourd’hui même si, dans mon cas, ce n’est pas censé être comme ça. Je suis censée avoir une mission mais faute de clients… Bref, en lisant Graeber, je me disais “mais être payé à ne rien foutre, c’est quand même le pied ! De quoi se plaignent ces gens ?”. C’est vrai, c’était mon rêve ! Une entreprise me paie grassement et pendant ce temps, j’écris mes blogs et mes articles, ahahah ! Sauf que…

Ne rien faire au bureau

… pour une raison que j’ignore, ça ne le fait pas. Ca fait quatre mois que je suis en lutte. Contre moi même, j’entends. J’ai appelé ça la gangue, une espèce de couche de boue qui m’empèse. Bon, déjà, tous mes collègues chouchous sont partis et la seule qui reste devrait poser sa dem d’ici février. Niveau joie et bonne humeur, ça se pose là. De toute façon, je me suis ôtée de toutes les cérémonies sociales du travail : je ne déjeune plus avec ce qu’il reste de mon équipe, je ne fais plus les soirées corporate. Je ne m’y suis même pas rendue pendant tout un mois ! Curieusement, j’ai été beaucoup plus productive (j’ai lancé deux blogs, Dystopie et Raconte moi des histoires, j’ai bouclé la préparation du voyage au Japon) en restant chez moi qu’en étant au bureau.

Télétravail

Alors, c’est peut-être le syndrome bonne élève. J’ai du mal à assumer mon inactivité. Alors que je ne suis pas responsable de trouver des clients, hein. Mais on attend de moi que je joue le jeu. J’ai passé une certif, puis deux. Qui ne me serviront vraisemblablement à rien. J’ai refait plusieurs fois mes slides “offres” pour un service dont aucun annonceur ne veut. Pas parce que c’est nul, juste qu’ils ont déjà ce qu’il faut. J’ai fait des avant-ventes pétées genre on me pose en réunion “ah, c’est Nina qui s’occupe de l’acquisition !””Non merci, c’est bon, on a déjà une agence”. Va enchaîner après ça. L’humiliation est sans fin. Alors je culpabilise de ne rien faire, je culpabilise à chaque remplissage des CRAs (ou timesheets ou appelez ça comme vous voulez). Je souffre de venir là avec des gens avec qui je n’ai pas envie de sympathiser vu que tout le monde s’en va. Je me sens vulnérable, je suis fatiguée. Je ne produis rien. Et de toute façon, je ne peux pas me lancer dans un projet d’envergure vu que je n’ai aucune visibilité sur l’avenir. 

Le bore-out

Pourquoi ils ne me virent pas ? Je sais pas. Manifestement, ça leur coûte moins cher d’attendre que je démissionne. Ils n’ont pas tout à fait tort, je suppose. Quand je suis rentrée de Corfou en septembre 2015, le marketing digital comptait douze personnes. Aujourd’hui, nous sommes huit dont un nouveau arrivé en novembre (je pense qu’il mesure chaque jour à quel point il a pris la pire décision de sa vie), un alternant qui n’est là que deux jours par semaine (et quand t’as rien à faire, c’est déjà énorme) et une femme enceinte qui devrait accoucher dans les prochains jours et que nous ne reverrons pas avant juillet. Dans ces survivants, un est clairement en recherche active, mon manager se barre dès qu’il a trouvé sa maison, apparemment et l’alternant essaie de se trouver une nouvelle alternance. Oui, même l’alternant veut se barrer. 

Panique dans le métro

Je crois que l’absurdité totale de la situation paralyse toute velléité. Je passe mes journées à traînasser sur Twitter et Youtube en espérant qu’on me dise enfin si je vais être mutée à Toulouse ou pas. Oui, parce que j’ai une raison de subir tout ça, quand même. Toulouse. Et le fait de ne pas savoir, c’est la pire des punitions. Bref, tant que j’avais des tâches, je n’avais pas forcément le loisir de mesurer l’absurdité du monde du travail. J’en avais bien conscience, hein, mais il était plus facile d’entrer dans le jeu de dupes. Là… là, j’en viens à me dire que le seul truc cool de mes journées au bureau, c’est la pause marche de 1h que je fais entre midi et deux et qui me permet de m’évader. Littéralement. 

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