Peut-on prédire la direction que prend un gouvernement politique aux livres qu'il interdit ? Parce que sans vouloir faire peur, aux États-Unis, en un an, on a supprimé deux œuvres majeures de témoignage des atrocités nazies : le journal d’Anne Frank et Maus. Lors de l’annonce de l’interdiction de Maus, l'ayant à disposition dans ma bibliothèque municipale, je me suis dit qu'il était temps de le lire. Hé oui, j'ai beau avoir fait allemand LV1, je n’avais pas lu cet ouvrage au collège-lycée. Puis, adulte, je n’avais aucune culture BD jusqu'à récemment. Donc j’ai lu Maus il y a quelques mois et j’en ai tremblé.
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Mémoires d'un père un peu pénible
L’histoire, rapidement. Art, un journaliste, veut dessiner l’histoire de son père, un Juif polonais qui a survécu à la Seconde guerre mondiale et son incarcération dans un camp. L’oeuvre mêle donc récit du passé mais également instants du présent. Car Art avait une relation compliquée avec son père Vladek qui est… ce qu’on appelle aujourd’hui un vieux schnock. Je ne vais pas forcément m’attarder sur cette partie-là même si elle reste importante car elle décrit la vie de survivants de camps.

De nombreuses fictions sur la Seconde Guerre Mondiale et ses horreurs
Pourquoi je considère Maus comme une œuvre importante ? Enfin “je”, on ne parle pas vraiment d’une pépite méconnue, comprenez bien. Parce que le fond de l’air pue. Il pue salement. Des témoignages de la Shoah, on en a. De façon directe comme Se questo è un uomo. Qu’il faudrait que je lise d’ailleurs, je n’ai vu que l’adaptation filmique en cours d’italien. On a le documentaire Shoah, celui du Chagrin et de la pitié qui s’attache plutôt à la vie quotidienne pendant la Seconde guerre mondiale. Niveau fiction qui raconte la Shoah, on a également La liste de Schindler, La vie est belle, Le garçon au pyjama rayé que j’ai lu et qui est sorti en adaptation ciné, La zone d’intérêt, La chute… Et je rajouterai dans des styles différents, moins solennels : Il est de retour et Le Reich de la Lune. Bien qu’humoristiques, ces deux ouvrages rappellent subtilement les préceptes du nazisme. Bref, il n’est pas difficile aujourd’hui de connaître les horreurs vécues par les Juifs lors de la Seconde Guerre mondiale.

Faire connaître la Shoah à un public plus jeune
Là où Maus a un intérêt, c’est qu’il illustre plusieurs choses : la vie avant, pendant et après la Shoah. Dans une BD qui permet d’y accéder plus jeune que certains autres ouvrages. Pourtant, malgré le côté dessiné caricatural avec des rats, Maus n’est pas une BD qui édulcore les horreurs de la guerre. Des morts, il y en a. La question des douches est abordée frontalement. Il peut tout à fait heurter la sensibilité des plus jeunes et si vous voulez le faire lire à vos enfants, je pense qu’il est essentiel de bien recontextualiser les choses. Parce qu'il y a de quoi faire des cauchemars. Et le fait que cette œuvre soit bannie des écoles américaines doit nous épouvanter. Qu'est-ce qui peut justifier une telle censure ? Qu’est-ce qu’on veut nous faire oublier ?
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Lire comme un acte de résistance
Il faut lire Maus comme un acte de résistance à ce qui s’en vient. Les camps, ça commence aux États-Unis. Peut-être que cette fois-ci, ça concernera moins les Juifs mais plus les Sud-américains, les arabos-Musulmans en Occident. Je parle d’Occident mais la réalité des camps, dans d’autres pays, c’est déjà d’actualité depuis longtemps. On pense aux “camps d’internement” en Chine où sont emprisonnés les Ouighours, les prisons arctiques de la Russie, là où est mort l’an dernier le principal opposant à Poutine, ont des airs de goulag. On pourrait certes mégoter pendant des heures sur la définition : camp d’internement, de concentration ou d’extermination. Est-ce que mourir de froid et d’épuisement, c’est moins pire que les chambres à gaz ? Est-ce que se retrouver enfermé sur un minuscule territoire à se demander si on va mourir d’une bombe, de tirs de l’armée alors qu’on allait chercher à manger, ou juste de famine, c’est pas une forme de camp ? Très clairement, les débats sémantiques ne m’intéressent pas.
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Ce que les Juifs ont vécu il y a 80 ans, ça peut revenir
Car il ne faut pas rester focus sur les camps de concentration de la Seconde guerre mondiale ou le sort qui a été réservé aux Juifs. Il ne faut pas occulter non plus mais il faut prendre un peu de hauteur. L’horreur qu’ont vécu les Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale est un funeste exemple de jusqu’où la haine peut aller. Le récit de Vladek, ça montre juste comment une haine ordinaire peut monter en épingle jusqu’à ce que l’on enferme des êtres humains en trouvant légitime de les maltraiter, les battre, voire les tuer. Et ça s’est passé il y a 80 ans. Des gens encore en vie ont connu ça. C’est trop proche de nous pour le balayer. Maus est d’autant plus puissant qu’en n’édulcorant pas le caractère ronchon de son père, Art Spiegelman rappelle insidieusement que ce qu’a vécu son père, ça peut arriver à n’importe qui. Son père n’était pas un héros, même pas un mec bien. Juste un Juif né à la mauvaise période.

Lire tous ces livres censurés pour en garder la mémoire
Maus est désormais interdit dans des écoles américaines. Décision prise par le camp du mec qui balance l’armée dans la rue, booste une sorte de milice pour chasser les immigrés et monte des camps pour stocker ces mêmes immigrés. Oui, j’utilise le mot stocké par je ne vois pas quel autre mot je pourrais utiliser. Alors je vous propose, je nous propose, même, de prendre la liste de tous les livres interdits par Trump et de nous empresser de lire ceux que l’on ne connaît pas. Parce que l’instabilité menace en France et qu’on ne sait pas ce qui va arriver dans deux ans. Parce que si les Etats-Unis, les (pseudo) champions du camp du Bien tombent aussi vite dans le fascisme, faudrait être naïf pour croire que ça ne nous arrivera jamais. Devenons, comme dans Fahrenheit 451, la mémoire des livres interdits. Parce que tu peux interdire les livres, tu n’empêcheras pas les gens de raconter les histoires. Celle de Vladek Spiegelman, d’Anne Frank. Surtout que quand on voit la liste des bouquins bannis, genre ceux racontant la Shoah mais aussi 1984, Le meilleur des mondes, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur… On voit très bien où on va.
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