Il serait temps que je lance ma nouvelle série des déboires pro vu que le dernier opus est bien goldé. Je vais commencer à l’écrire, promis. Mais en attendant, on va parler travail et d’un phénomène particulier : la culpabilité. Parce qu’un salarié a mille occasion de culpabiliser. Culpabiliser de quitter un navire qui coule, notamment en démissionnant. Mais aussi en craquant. Parce que l’arrêt pour burn-out, il est difficile à prendre, notamment à cause de la loyauté. Mais pas celle envers son patron.
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Ne pas oser lâcher l'équipe
Octobre ou novembre 2018. Je suis au bout du rouleau. Michel le toxique a réussi à faire de la vie un enfer en une poignée de mois. Exaspérée et épuisée, je décide donc de chercher un nouveau poste. L’info arrive à Pascal, mon parrain dans la boîte et ennemi déclaré de Michel. A un moment, il me prend à part. “Nina, il faut que tu te fasses arrêter. On a besoin de ça pour notre dossier”. Moi, en larmes parce que j’avais effectivement besoin de cet arrêt : “Mais, je ne peux pas. Y a cette réunion importante qui arrive et je ne peux pas abandonner Tiago”. Tiago était un directeur-conseil qui essayait de m'aider à progresser, contrairement à mon bourreau.
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Si ta boîte s'enraille dès qu'un salarié est malade, c'est que c'est une boîte de merde
Et voilà. Cette phrase, sortie de ma bouche à cet instant précis, vous l’avez sans doute entendue de la part d’un de vos collègues au bout du roul’. “Mais je peux pas m'arrêter. Ça va mettre l'équipe dans la merde”. Certes mais déjà, une boîte qui emploie le nombre exact d'équipiers dont elle a besoin, voire même légèrement moins, ce n’est pas une boîte qui mérite que vous sacrifiez votre vie pour elle. Une boîte qui fonctionne bien doit occuper ses salariés à environ 80% de leurs capacités. Permettant de monter à 100% en cas de coup dur mais aussi pour laisser à ses salariés le temps de progresser, de s’informer. Oui, je passe déjà mes journées au boulot, tu crois pas que le soir, je vais lire des bouquins ou des articles sur mon taf. Surtout quand je ne suis pas passionnée par ce que je fais.
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Des boîtes toxiques mais une équipe solidaire
A l’époque de Balance ton agency, dans les témoignages effroyables que j’ai pu lire, on retrouvait souvent cette phrase “La direction était horrible, les horaires intenables. L’enfer sur Terre. Heureusement, on avait une super équipe pour tenir le coup”. Oui, l’équipe, c’est important. Essentiel, même. Tous ici, je pense que l’on peut témoigner d’un boulot pénible qui se passait mieux car on avait des gens qu’on avait plaisir à retrouver au quotidien. Mon cas chez TGGP, Pubilon, sous le règne de Vanessa, Vinyl à l’époque de Michel le toxique, Epicea, Sunlight et même là, encore, dans ma dernière boîte. Quand je vois cette liste, je perçois comme un léger traumatisme pro… Bref, on vit un enfer, on se lève le matin la boule au ventre mais ça passe. Ca passe parce que y a les autres, les copains. Ceux qui nous font rire malgré tout. Ceux qui nous confirment qu’on est dans un sale bateau mais ensemble, on va le faire avancer. Et forcément, quand règne la solidarité, difficile de faire faux bond.
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S'arrêter demande une forme de courage
Pourtant, il faut avoir le courage de s’arrêter. Ca me fait toujours rire, les médias qui décrivent les arrêts maladie comme des vacances supplémentaires prises par des gens qui n’en ont rien à foutre. Oh, ça doit exister. Comme il existe des personnes qui font plus de 2m20 ou des Premiers Ministres qui mentent sur leur diplôme. Tout existe mais c’est loin d’être la norme. Évidemment, il est flatteur de se poser en personne forte, résistante, résiliente même. Ceux qui prennent des arrêts, ce sont les faibles, les assistés, les profiteurs. Sauf que :
- Vous cotisez pour un système de santé qui peut aussi vous bénéficier. Vous auriez un cancer, vous hésiteriez ?
- Il n'y a pas de honte à être assisté, en fait. Les difficultés et accidents de la vie, ça existe. Là encore, le discours culpabilisant est bien exagéré vs la réalité de la fraude sociale.
- En “tenant le coup”, la seule personne à qui vous rendez service, c’est votre patron.

Le travail peut tuer
Oui, le patron, pas l'équipe. Le discours dominant est fait pour culpabiliser ceux qui ne tiennent pas le coup. Bla bla bla, les arrêts de complaisance. Perso, les deux arrêts maladie que j ai pris à cause du travail, j'étais en larmes dans le bureau du médecin. De grosses larmes qui m’empêchaient de m’exprimer correctement. Sauf qu'en ne vous arrêtant pas, déjà, vous mettez votre santé en danger. Je vous ai parlé de cet ami au bout du roul' qui avait chopé une pneumopathie et avait fini sous oxygène à l'hôpital. “Han mais la pneumopathie, ça n’a rien à voir avec le travail, à moins de bosser dans une cave.” Certes. Mais finir tous les soirs à 23h, ça fatigue un corps… Vous ai-je parlé de ce directeur de grande agence media qui a fait un infarctus dans l'open space ? Directeur qui, à ce moment précis, était en congés mais était passé pour régler quelque chose ? Il ne partira plus jamais en vacances. Elle est là, la réalité de l’épuisement au travail. Et puis y avait ce collègue de ma mère qui était harcelé par sa hiérarchie. “Un gars adorable”, comme disait ma mère. Il a fini pendu.
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S'arrêter pour survivre
Donc s'arrêter, ça peut vite devenir une question de survie. Mais surtout, persister peut nuire à votre équipe. Je vous avais parlé de Hyacinthe, ma collègue en burn-out total chez Epicea que tout le monde avait fini par rejeter car elle était irascible. Ouais, la détresse psychologique, ça ne rend pas bien sympa. Mais même quand l’entente reste bonne, un coéquipier qui va mal entraîne peu à peu une forte tension au sein de l'équipe. Je me souviens de ma collègue Maëlle, époque Vanessa. Elle était bouffée par les nerfs, littéralement. A la fin, elle ne faisait plus que 38 kg et avait de grosses douleurs de dos. Étant proches, on se parlait beaucoup de la situation et ça me minait encore plus. Je me souviens de ce déjeuner où nous étions trois, Loïc, elle et moi, les trois boucs émissaires de Vanessa. En en parlant, les deux autres se mirent à pleurer. Moi, j'avais juste envie de renverser mon plateau en hurlant de rage. Que quelqu'un fasse quelque chose.

Tant que personne ne dit rien, il ne se passera rien
Car la noirceur contamine. Comprenez ici que je ne reproche rien à Maëlle. Elle a payé l'addition très cher, sa santé a été affectée pendant longtemps et reste le boulet du traumatisme pro. Mais rester, c’est, finalement, affaiblir l'équipe. Alors qu’on refuse l'arrêt en première intention pour “ne pas nuire à l’équipe”. Et puis il y a un point un peu plus RH ici : tant que ce n’est pas l'hécatombe dans une équipe, il ne va rien se passer. Bon, ce n’est pas parce qu'il y a hécatombe qu’il va forcément se passer quelque chose, à l’inverse. Maëlle a fini par se mettre en arrêt et a récupéré un mi-temps thérapeutique. A son retour, elle a parlé à la RH pour lui dire dans quel état était l'équipe, lui expliquant que j'étais tombée dans l'alcoolisme. J'étais pas au courant mais bon… Il ne s’est rien passé. Faut dire qu’en grande manipulatrice perverse, Vanessa avait bien soigné son relationnel avec cette RH, qui remplaçait la vraie RH en arrêt pour burn-out. Ça ne s'invente pas, ça…
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Ca coûtera toujours moins à la sécu que votre hospitalisation
Bref, la société nous pousse à culpabiliser quand on décide de s'arrêter parce que “ça coûte à la sécu”. Mais ça coûte plus ou moins que l’hospitalisation de mon pote en soins intensifs ou les séances de kiné quotidiennes de Maëlle ? Par exemple. Les multiples visites chez le généraliste pour obtenir des anxiolytiques ? L'arrêt maladie de la veuve du directeur mort en open space ? Non, je demande, j'ai du mal à faire le calcul. Déjà, ça ne coûte pas tant. Pour un arrêt de quasi un mois, j'ai coûté moins de 1000 € à la sécu, médicaments inclus. C'est rien. Et dans les faits, c’est pas tant moi qui ai coûté que mon employeur indélicat, hein. On nous fait culpabiliser parce que le monde du travail est de plus en plus toxique et on est de moins en moins disposés à accepter n'importe quoi. Qu'on a tous en tête, l'histoire d’un collègue ou d'un collègue de pote qui est mort avant son juste repos. Aka la retraite. Qui n’a pas profité de la vie.
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On peut pas être à 120% en permanence
Ce n’est pas à nous de culpabiliser parce qu'on n’a pas supporté une pression disproportionnée. Surtout dans des métiers où on ne sauve pas des vies. On ne les améliore même pas. Voire on les pourrit un peu. Oui, les pubs en ligne, mon ancien taf, ça fait chier tout le monde. Et même ceux qui sauvent des vies ne peuvent pas faire plus que ce que leur permet leur corps. Nous ne sommes pas des robots. Nous ne pouvons pas marcher à 120% de nos capacités, surtout passé un certain âge. Il ne faut pas culpabiliser car nous ne sommes pas fautifs. A l’impossible, nul n’est tenu. Et à la limite, si vous voulez à tout prix culpabiliser, faites le plutôt par rapport à vos proches qui ont fini par passer après votre boulot.
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